Intelligence artificielle en classe : développer la réflexion et la créativité des élèves
L’intelligence artificielle fait aujourd’hui son entrée dans les classes. Certains y voient une formidable opportunité. D’autres craignent qu’elle ne remplace progressivement la réflexion des élèves.
Comme souvent en pédagogie, la question n’est peut-être pas de savoir si un outil est bon ou mauvais. La véritable question est plutôt :
Que faisons-nous de cet outil ?
Dans le cadre d’une séquence sur la proportionnalité menée avec des élèves de 9H (environ 13 ans), j’ai récemment expérimenté une utilisation de l’intelligence artificielle qui ne vise pas à faire le travail à la place des élèves, mais à soutenir leur créativité, leur réflexion et leur collaboration.
Tout est parti d’une demande des élèves
Quelques semaines auparavant, mes élèves avaient réalisé une activité dans laquelle chaque réponse correcte permettait de construire progressivement un dessin de Minion. L’exercice leur avait beaucoup plu.
À plusieurs reprises, ils m’ont demandé si nous pourrions refaire quelque chose de similaire. Je leur ai donc proposé une nouvelle version autour de la proportionnalité. Cette fois-ci, les calculs permettaient de construire un robot, une créature fantastique, un personnage de bande dessinée ou encore un village Minecraft.
L’objectif était bien sûr de travailler les notions mathématiques du programme. Pourtant, ce qui m’a le plus marquée durant les séances n’était pas seulement la qualité des calculs réalisés. C’était l’engagement des élèves.
L’envie de découvrir leur dessin final les poussait à persévérer. Ils comparaient leurs créations, observaient les différences entre leurs productions et discutaient spontanément des choix obtenus. Les mathématiques devenaient un moyen d’atteindre un objectif créatif.

Pour répondre à cette demande, j’ai créé le dossier
Les maths en dessin – Proportionnalité.
Les élèves résolvent des problèmes puis construisent progressivement un robot, une créature fantastique, un personnage de BD ou encore un village Minecraft.
Et si les élèves devenaient créateurs ?
Une fois les activités terminées, une nouvelle idée a émergé. Et si les élèves créaient eux-mêmes leur propre dessin mathématique ?
Résoudre un problème demande des compétences mathématiques. Créer un problème en demande souvent davantage.
L’élève doit comprendre la notion travaillée, imaginer un univers, sélectionner des caractéristiques pertinentes, construire des situations cohérentes, vérifier les calculs et anticiper les réponses possibles.
Il ne se contente plus de répondre à une activité. Il devient concepteur. Cette inversion des rôles est particulièrement intéressante, car elle oblige les élèves à mobiliser leurs connaissances de manière beaucoup plus approfondie.

Pour accompagner cette démarche, j’ai conçu une extension intitulée
À vous de créer !
qui guide les élèves dans la conception de leurs propres activités et introduit un usage réfléchi de l’intelligence artificielle.
Une utilisation encadrée de l’intelligence artificielle
C’est dans cette seconde phase que l’intelligence artificielle est entrée dans le projet.
Avant toute chose, nous avons pris le temps de définir un cadre clair. L’IA pouvait être utilisée pour trouver des idées, explorer un thème, imaginer des caractéristiques, reformuler une consigne ou proposer des pistes de problèmes.
En revanche, les élèves devaient toujours :
- comprendre les propositions obtenues ;
- vérifier les calculs ;
- sélectionner les idées pertinentes ;
- modifier les suggestions lorsque cela était nécessaire ;
- assumer la responsabilité du travail final.
L’objectif n’était pas de déléguer la réflexion. L’objectif était de disposer d’un partenaire de brainstorming.
Dans notre classe, les élèves ont principalement utilisé l’assistant IA intégré à Canva ainsi que Gemini, déjà disponible dans notre environnement Google Workspace.
Certains groupes ont rapidement constaté que les deux outils ne proposaient pas toujours les mêmes réponses. Cela a donné lieu à des discussions intéressantes autour de la pertinence des propositions, de leur qualité et de la nécessité de garder un regard critique.
Une intelligence artificielle n’est pas une source de vérité. C’est une source parmi d’autres qu’il faut apprendre à analyser.
Avant cette séquence, la plupart des élèves avaient déjà utilisé ponctuellement l’intelligence artificielle dans leur vie personnelle. En revanche, peu avaient bénéficié d’un enseignement explicite sur la manière de l’utiliser comme outil de réflexion plutôt que comme générateur de réponses.
Cette réflexion autour de l’intelligence artificielle s’inscrit dans une approche plus globale du numérique. Dans ma pratique, j’essaie de rappeler aux élèves comme aux adultes qu’un outil numérique ne devient pas aidant simplement parce qu’il est disponible. Comme pour un ordinateur, une tablette ou un logiciel spécialisé, il est nécessaire d’identifier le besoin, d’apprendre à utiliser l’outil, d’accepter une période d’apprentissage parfois plus lente et d’accompagner progressivement l’élève vers l’autonomie.
L’intelligence artificielle ne fait pas exception à cette règle. Elle nécessite elle aussi un apprentissage, un cadre clair et un accompagnement adapté.

J’ai d’ailleurs créé une affiche gratuite intitulée
Donner un ordinateur ne suffit pas
qui présente les différentes étapes permettant de transformer un outil numérique en véritable levier d’apprentissage!
Ce que j’ai observé en classe
Nous n’avons pas encore terminé l’ensemble du projet, mais les premières observations sont déjà très encourageantes.
Après la présentation de la consigne, les groupes se sont rapidement mis au travail. Les élèves ont discuté de leurs thèmes, négocié leurs idées, argumenté leurs choix et construit ensemble leurs univers. Certains souhaitaient créer des créatures fantastiques, d’autres des véhicules ou des personnages inspirés de leurs centres d’intérêt.
Malgré leur jeune âge, ils se sont rapidement approprié les outils mis à leur disposition. L’intelligence artificielle intervenait principalement lorsque les groupes souhaitaient enrichir leurs idées ou explorer de nouvelles pistes.
Ce qui m’a particulièrement frappée, c’est que les échanges restaient centrés sur les idées des élèves. Ils ne copiaient pas les propositions générées.
Ils les commentaient, les modifiaient, les combinaient ou les rejetaient parfois complètement pour construire quelque chose qui leur ressemblait davantage.
L’outil était présent. La réflexion restait humaine.
Un outil qui peut soutenir des profils très différents
En tant qu’enseignante spécialisée, je suis particulièrement attentive à la diversité des profils d’apprentissage présents dans une classe. L’un des aspects les plus intéressants de cette expérimentation est que l’intelligence artificielle n’apporte pas la même aide à tous les élèves.
Pour les élèves neuroatypiques
Certains élèves possèdent une pensée particulièrement riche, foisonnante et parfois difficile à organiser.
Face à une page blanche, ils peuvent avoir simultanément de nombreuses idées sans parvenir à choisir par où commencer.
L’IA peut alors jouer le rôle d’interlocuteur disponible en permanence. L’élève peut explorer plusieurs pistes, poser des questions, approfondir une idée puis revenir à une autre. Elle accompagne une pensée souvent très arborescente sans chercher à la contraindre.
Pour certains élèves, ce dialogue facilite la structuration d’idées déjà présentes mais parfois difficiles à organiser.
Pour les élèves peu engagés ou passifs
D’autres élèves rencontrent davantage de difficultés à entrer dans une tâche lorsqu’ils manquent d’idées ou ne perçoivent pas immédiatement son intérêt.
Pouvoir choisir un thème personnel, imaginer un univers original ou créer sa propre activité modifie souvent leur rapport au travail. L’IA agit alors comme un point d’appui.
Elle propose des pistes de départ qui réduisent l’impression de vide face à la tâche et favorisent l’engagement.
Pour les élèves en difficulté d’apprentissage
Les élèves qui rencontrent des difficultés scolaires ont parfois de bonnes idées mais peinent à les mettre en forme. L’intelligence artificielle peut alors servir d’étayage temporaire.
Elle peut aider à reformuler une phrase, clarifier une consigne ou proposer plusieurs exemples sur lesquels s’appuyer. Utilisée de cette manière, elle contribue à renforcer le sentiment de compétence et l’autonomie progressive de l’élève.
Bien entendu, elle ne remplace ni l’enseignant ni les apprentissages. Elle constitue simplement un outil supplémentaire permettant à davantage d’élèves d’entrer dans l’activité.
Apprendre à questionner et à vérifier
Un autre apprentissage important concerne la manière de formuler des demandes. Les élèves découvrent rapidement qu’une question imprécise produit souvent une réponse imprécise. Ils apprennent donc à préciser leurs attentes, à reformuler leurs consignes et à ajuster progressivement leurs demandes.
Ils découvrent également que l’IA peut se tromper. En effet, certaines réponses sont incomplètes. D’autres contiennent des erreurs. Certaines propositions ne correspondent tout simplement pas à ce qui était recherché. Cette réalité les oblige à conserver une posture critique. Ils apprennent à vérifier plutôt qu’à croire automatiquement.
Dans un monde où les outils numériques occupent une place croissante, cette compétence me semble essentielle.
Finalement, quel est l’enjeu ?
Lorsque l’on parle d’intelligence artificielle à l’école, les discussions portent souvent sur les risques. Ces risques existent et doivent être pris au sérieux.
Mais cette expérience me rappelle qu’un outil n’est jamais intéressant en lui-même. Ce qui compte, c’est l’usage pédagogique que nous en faisons.
Dans cette activité, l’intelligence artificielle n’a pas servi à produire des réponses plus rapidement. Elle a servi à imaginer, discuter, créer, collaborer, tester des idées et développer la réflexion.
Et si c’était finalement là son plus grand intérêt à l’école ?
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